Robert Laffont

  • Orwell montre ce qu'est une dictature et comment elle fonctionne. Voici ses dix commandements.
    Le premier : détruire la liberté - donc activer la police de la pensée, assurer une surveillance perpétuelle, dénoncer le crime-par-la-pensée, supprimer la solitude, se réjouir aux fêtes obligatoires, ruiner la vie personnelle.
    Le deuxième : appauvrir la langue - donc pratiquer une nouvelle langue, utiliser le double langage, parler une langue unique.
    Le troisième : abolir la vérité - donc propager de fausses nouvelles, effacer le passé, produire le réel.
    Le quatrième : supprimer l'histoire - donc organiser des cérémonies de la haine, réécrire l'histoire, détruire les livres.
    Le cinquième : nier la nature - donc nier les lois de la nature, imposer un corps hygiéniste, procréer médicalement.
    Le sixième : artificialiser les corps - détruire la pulsion de vie, procréer médicalement, organiser la frustration sexuelle.
    Le septième : ruiner la culture - donc réaffecter les églises, industrialiser les productions artistiques, baisser l'instruction du peuple, formater les enfants, supprimer la beauté.
    Le huitième : fomenter des guerres - donc : se créer un ennemi, entretenir des guerres.
    Le neuvième : aspirer à l'Empire - donc : gouverner avec les élites, pratiquer un urbanisme de classe ; administrer l'opposition, psychiatriser toute pensée critique, dissimuler le pouvoir.
    Le dixième : effacer l'homme - donc : dominer grâce au progrès, achever le dernier homme.

    La Ferme des animaux, quant à elle, démontre qu'une révolution, au sens étymologique, mais aussi au sens politique, est un mouvement qui ramène toujours à son point de départ. Avec le temps, les animaux de la ferme qui exproprient leur maître se font plus tyranniques que ledit maître. Seul l'âne, qui est l'animal auquel on ne saurait imposer le joug, sauve le monde en gardant l'esprit critique.
    Toute ressemblance avec une situation connue n'est évidemment pas fortuite pour Michel Onfray qui rappelle que 2050 est la date ultime fixée par Orwell pour l'aboutissement de sa funeste prophétie. « À la vitesse où vont les choses, Orwell, s'inquiète-t-il, aura peut-être raison : 2050 n'est pas un espoir vain pour les nihilistes qui se disent progressistes. »

    Sur commande
  • L'opposition entre de Gaulle et Mitterrand met dos à dos un homme qui lutte contre l'effondrement d'une civilisation et un individu qui se moque que celle-ci disparaisse pourvu qu'il puisse vivre dans ses ruines à la façon d'un satrape. Le premier donne sa vie pour sauver la France ; le second donne la France pour sauver sa vie. L'un veut une France forte, grande et puissante, à même d'inspirer une Europe des patries ; l'autre la veut faible, petite et impuissante, digérée par l'Europe du capitalisme. L'un ressuscite Caton ; l'autre réincarne Néron. De Gaulle se sait et se veut au service de la France ; Mitterrand veut une France à son service. L'un sait avoir un destin ; l'autre se veut une carrière. De Gaulle n'ignore pas qu'il est plus petit que la France ; Mitterrand se croit plus grand que tout. Le Général sait que le corps du roi prime et assujettit le corps privé ; l'homme de Jarnac croit que son corps privé est un corps royal. L'un écoute le peuple et lui obéit quand il lui demande de partir ; l'autre reste quand le même peuple lui signifie deux fois son congé. L'homme de Colombey était une ligne droite ; celui de Jarnac un noeud de vipères. L'un a laissé une trace dans l'Histoire ; l'autre pèse désormais autant qu'un obscur président du Conseil de la IVeRépublique. L'un a fait la France ; l'autre a largement contribué à la défaire...
    Ce portrait croisé se lit comme une contre-histoire du XXe siècle qui nous explique où nous en sommes en même temps qu'elle propose une politique alternative qui laisse sa juste place au peuple : la première.
    M.O.

  • Victime d'un AVC en janvier 2018, le philosophe relate, dans le journal qu'il a tenu durant ces quelques semaines, les conditions dans lesquelles sa maladie fut finalement diagnostiquée après les « ratages » de plusieurs médecins. Il évoque sa période d'hospitalisation, sa plongée dans un univers pareil à celui des « enfers ou des limbes », les réactions des vrais et faux amis à l'annonce de sa maladie : l'occasion d'un constat lucide et implacable qui ramène à la vérité des relations humaines.
    Dans une seconde partie intitulée « Une leçon d'anatomie », Michel Onfray revient sur ses autres expériences de la mort frôlée - l'infarctus qui l'a frappé à vingt-sept ans - et la disparition des proches : celle de sa femme Marie-Claude, qu'il a accompagnée durant ses dix-sept années de lutte contre le cancer, celle aussi de son père. « On nomme deuil cette chose-là, écrit-il. Elle est aussi mélancolie. » Après la disparition de sa compagne, l'auteur, confronté au « poids du chagrin, de la souffrance », révèle comment son propre corps s'est abîmé à force d'excès de nourriture et de médicaments, sollicité sans ménagement par une activité intellectuelle incessante... jusqu'à ce jour de janvier 2018 où il a été de nouveau foudroyé avant d'être sauvé de justesse.
    Ce livre, comme l'épisode crucial qu'il raconte, marque pour Michel Onfray, résolu à faire désormais « le deuil de sa mélancolie », un rite de passage entre deux périodes de son existence.

  • Un virus bien en chair et en os, si je puis me permettre, a démontré que le virus virtuel n'était pas la seule réalité avec laquelle nous avions à compter. Venu de Chine où des pangolins et des chauves-souris ont été incriminés, il a mis le monde à genoux.
    Il a été le révélateur, au sens photographique du terme, des folies de notre époque : impéritie de l'État français, faiblesse extrême de son chef, impuissance de l'Europe de Maastricht, sottise de philosophes qui invitaient à laisser mourir les vieux pour sauver l'économie, cacophonie des scientifiques, volatilisation de l'expertise, agglutination des défenseurs du système dans la haine du professeur Raoult, émergence d'une médecine médiatique, indigence du monde journalistique, rien de très neuf...
    Le covid-19 rappelle une leçon de choses élémentaire : il n'est pas le retour de la mort refoulée, mais la preuve vitaliste que la vie n'est que par la mort qui la rend possible. Tout ce qui est naît, vit, croît et meurt uniquement pour se reproduire - y compris, et surtout, chez les humains. Ce virus veut la vie qui le veut, ce qui induit parfois la mort de ceux qu'il touche. Mais quel tempérament tragique peut et veut encore entendre cette leçon de philosophie vitaliste ?
    Michel Onfray.

  • Selon le principe du Journal hédoniste, ce volume rassemble une quinzaine de textes conçus comme des réflexions instantanées sur les événements et débats du moment, des lectures ou des spectacles, des amitiés, ou évocations plus intimes liées à l'engagement de philosophe de Michel Onfray comme à sa vie personnelle.
    Le premier de ces textes, « Penser comme un cheval », est un hommage à Bartabas, chez qui Michel Onfray retrouve le signe de cette sagesse des premiers âges qu'il rattache au panthéisme : la communion de l'homme avec l'animal. Ce lien essentiel qui l'unit à la nature est souligné dans deux autres chroniques sur la lumière et les oiseaux. La pensée politique de Michel Onfray, indissociable de sa réflexion philosophique, s'exprime avec force dans un éloge de Proudhon et de son « anarchie positive », modèle à ses yeux d'une révolution qui peut s'accomplir sans violence. Il reprend cette même idée dans un très beau texte sur Camus, « Célébration de l'Algérie », y rappelant l'aspiration de l'auteur de L'Étranger à une révolution politique qui ne soit pas dogmatique. Michel Onfray prend là le parti de Camus contre Sartre et la « légende sartrienne », inscrivant ce « maître de sagesse » dans la lignée de ceux qui « pensent pour vivre » - Montaigne, Pascal, Diderot, Nietzsche... - et non pour seulement philosopher. Michel Onfray appartient à cette même famille, fidèle aux enseignements de son « vieux maître », Lucien Jerphagnon, dont il salue l'oeuvre et la mémoire dans des pages émouvantes.
    Au « nihilisme contemporain qui consiste à aborder la plupart des problèmes sous l'angle du pire », Michel Onfray oppose l'esprit des Lumières, le meilleur garant pour lui d'une indépendance et d'une vitalité intellectuelles dont il fournit dans ce Journal un exemple éclatant.

empty